When Dharma Bums stop and get older.

K et M dorment dans la rue. J’ai repéré depuis peu leur tente, juste au-dessus d’une bouche de chaleur du métro. Mais je ne suis pas prêt. Je dois me convaincre qu’en leur demandant de faire leur portrait, je ne leur volerai pas leur âme, eux qui se trouvent déjà sans domicile fixe et sans bien. Je sais bien que j’avance sur un terrain miné.
Je retourne l’idée dans ma tête et, un jour, ça y est, je suis prêt. J’ai le temps devant moi.
J’approche. Je suis loin encore, le temps de “faire” quelques images de la place sur laquelle vit le petit groupe d’hommes. Et quand je tourne les yeux dans la direction de M., il me fait – Viens. Je n’ai pas eu le temps de ranger mon appareil photo. Il m’a vu. Je m’approche penaud. Et là, il me dit : – Vas-y, toi, tu peux me prendre en photo…
Chaud et froid sur la place. Je ne peux plus faire demi-tour. Alors je me laisse faire. Je laisse tomber l’appareil dans la poche quand même. Je sais désormais que rien ne presse. Que la question du portrait sera facile à poser.
Nous avons d’abord longuement discuté, de la perte d’espoir, du travail, des amis, de la famille. Puis plus tard de son retour. M. m’a dit qu’une ou deux fois par hiver, son ex-femme accepte que sa fille passe une nuit sous la tente avec son père clochard. Je ne m’empêcher de marquer un temps, mesurer la découverte, imaginer le petit bonheur d’avoir pu, l’espace d’une nuit, prendre sa part de vie de famille. Les autres ont perçu l’émotion. Ils en rigolent : – Et tu le verrais ces jours-là, il nous lâche tous, il ne boit pas une goutte…
Plus tard, c’était facile, c’était normal, j’ai sorti mon petit appareil photo.
M, qui dort sur le même trottoir depuis 14 ans, m’a aussi raconté une belle histoire sur son rapport à l’image. Un soir, il faisait froid, suffisamment froid pour “attaquer” la recherche de journaux. M a l’habitude. Clochards, motards, ceux qui craignent le froid le savent. On le combat en glissant les feuilles de papier journal contre son corps pour s’en faire un matelas isolant. Mais, en commençant à dépiauter son journal, M s’est retrouvé bouche bée face à sa photo…
….
Un jour, je reçois un message de quelqu’un que j’avais pris en photo en conférence. La phrase était courte et claire. Il me demandait si je pouvais lui envoyer « rapidement » les clichés trouvés sur mon site Internet « au nom du droit à l’image ». Qu’on me réclame son portrait, pourquoi pas. Mais qu’on fasse intervenir là-dedans le « droit à l’image », cela me secouait. En guise de réponse, je lui ai donc expliqué mon idée dudit droit, ou plutôt celle que m’avait soufflée M.